Vivre près de Paris
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Je suis revenu à Paris après 2 ans en province : témoignage

Le récit composé d'un retour parisien après 2 ans à Tours. Ce qui a coincé, ce qui aurait pu marcher, ce que je sais maintenant.

Le 11 mars 2024. Le déménageur empile les cartons dans l'entrée du nouvel appartement. Paris 11e, T3 65 m², troisième étage sans ascenseur. Retour officiel après 26 mois.

Ma compagne est assise sur l'escalier du palier, elle souffle. Le chat est tassé au fond de son panier près de la fenêtre, il ne sait pas où il est. Moi je m'assieds sur un carton estampillé "cuisine - vaisselle" et je regarde la cour à travers la vitre. Bruit familier d'une fenêtre qui claque deux étages au-dessus. Lumière grise typique de mars parisien. Je suis chez moi à nouveau, sans triomphe ni regret particulier.

Janvier 2022, on signe pour Tours

On était au cœur de la cinquième vague Covid. Le deuxième confinement venait d'épuiser le pays, on enchaînait les écouvillons, les amis annulaient, le moral général tournait au cachet d'aspirine. T3 de 60 m² à Paris 14e, deux ans de télétravail forcé, fenêtres sur cour grise. Cumul de fatigue.

Une amie nous parle d'une maison à Tours. 110 m², jardin de 200 m², 295 k€. On y va un samedi en mars, on revisite en avril, on signe en juillet. Quatre mois pour basculer une vie. L'idée tenait debout sur le papier : mon poste tech en full remote, ma compagne en mi-temps remote, une fille de 4 ans qui rentrerait en CP en septembre. Le timing semblait parfait. Tout le monde nous a félicités. Personne ne nous a demandé si on avait testé une semaine entière sur place, en hiver, avec les emplois du temps réels.

Personne, et nous non plus.

La première année a marché

Mars à décembre 2022, honnêtement, ça s'est bien passé. La maison était belle, vraiment. Le jardin a porté l'été, on a mangé dehors quasi tous les soirs de juin à septembre. Notre fille s'est intégrée à la maternelle de quartier sans accroc, elle a trouvé une copine en deux semaines.

Tours est une ville agréable. Le marché des Halles le samedi matin vaut le détour, les vins de Loire à 8 € la bouteille chez le caviste de la place, des bords de Loire à 10 minutes en vélo. On marchait moins qu'à Paris, ça c'est sûr, on faisait les courses en voiture, on a pris 4 kilos chacun en six mois. Mais le bilan global était positif. La conversation "on a bien fait" tournait souvent à table. On ne se posait pas de questions, et c'est précisément ça qui aurait dû nous alerter.

Le glissement, hiver 2023

Janvier 2023. Premier vrai retour à Paris pour un week-end chez ma sœur. Je marche dans le 11e un samedi matin, le marché Bastille, du monde, du bruit, une odeur de fleurs et de poisson cru. Rien d'extraordinaire. Sauf que je rentre dimanche soir à Tours avec une sensation étrange, comme si quelqu'un m'avait coupé un robinet.

Lundi matin, je bosse depuis le bureau de la maison. Tout va bien. Et pourtant quelque chose pèse. Ma compagne le ressent aussi, je le vois à sa manière de fixer le jardin sans le voir. On ne se le dit pas tout de suite. Au printemps on se le dit, à voix basse, comme si c'était presque honteux. On manque de quelque chose qu'on n'arrive pas à nommer.

La densité, l'imprévu, le bruit qu'on regrettait au début nous manque maintenant. C'est paradoxal et c'est réel.

La décision se construit, été-automne 2023

Été 2023, on remonte à Paris pour les vacances chez la famille. Dix jours. Le décor se réimprime tout seul. Les terrasses, les inconnus qu'on croise et qu'on ne reverra jamais, le bruit derrière les volets à minuit qui ne fait plus peur, qui rassure.

Septembre 2023, on commence à en parler à table. Pas comme un échec, comme une possibilité. Octobre, on ouvre Seloger le soir au lieu de Netflix. Novembre, on monte visiter trois appartements en deux jours. Décembre, on signe une promesse de vente sur le 11e. Janvier 2024, on annonce aux amis de Tours qu'on rentre.

Stupéfaction polie. Quelqu'un nous dit "vous êtes sûrs ?" sur un ton qui voulait dire "vous êtes fous". On part dans un mélange bizarre : un peu de gêne d'aller vers ce qu'on avait fui, et un soulagement net, presque physique. On savait qu'on n'aurait pas tenu cinq ans.

Ce qui a vraiment coincé

En faisant le tri à froid, trois éléments précis ressortent.

D'abord, on n'avait pas testé. Six week-ends de visites entre mars et juin, jamais une semaine entière, jamais en hiver, jamais avec les vrais emplois du temps. Tours en avril ensoleillé, ce n'est pas Tours en février sous la pluie quand ton bureau donne sur un jardin vide.

Ensuite, on partait pour fuir, pas pour aller vers. La fatigue Covid, la cour grise, l'usure. On savait très bien de quoi on s'éloignait. On était incapables de dire précisément vers quel projet on allait à Tours. Une maison avec jardin n'est pas un projet, c'est un décor.

Enfin, et c'est le détail qui a fait basculer ma compagne, notre fille a commencé à prendre l'accent local. Une chose mignonne en apparence. Sauf que pour ma compagne, c'était la preuve concrète d'un enracinement qu'elle ne voulait pas. Elle l'a réalisé en avril 2023 dans la cuisine, en l'entendant dire "han bah ouais" à sa manière, et elle m'a regardé avec un air que je n'avais jamais vu.

Aucun des trois pris seul ne nous aurait fait revenir. Les trois ensemble, oui.

Ce que je dis maintenant à qui hésite

Trois choses, et je les répète à chaque fois qu'un collègue m'en parle.

Teste une semaine entière en saison moche. Pas un week-end de juin avec les amis du coin qui te font le tour du propriétaire. Une vraie semaine, en février ou novembre, avec le boulot, les courses, le mardi soir qui pèse. Si tu n'as pas fait ça, ne signe rien. C'est le minimum.

Pose-toi la question du "vers quoi", pas seulement du "loin de quoi". Si tu ne peux pas finir la phrase "à Tours, je vais faire ceci, ceci et cela que je ne peux pas faire à Paris" avec trois trucs précis et concrets, ton projet est une fuite déguisée. Les fuites s'épuisent en 18 mois.

Et sache que revenir n'est pas une faillite. On a "perdu" environ 35 k€ entre les doubles frais de notaire, les deux déménagements et une petite moins-value à la revente de Tours. Ce n'est pas rien. Mais on a aussi gagné 26 mois de vie autre, une fille qui aura toujours un bout d'enfance avec un jardin et un poirier, et la certitude tranquille d'avoir essayé. Sans ça, on aurait peut-être passé quinze ans à se demander si on n'était pas passés à côté.

11 mars 2024, fin de journée

Je me lève du carton. Ma compagne arrive avec deux verres et une bouteille de chinon qu'on a ramenée de Tours, dernière trace. On trinque debout au milieu des cartons, dans la lumière de fin d'après-midi qui tombe sur la cour. La cour n'a pas changé en 26 mois.

On ne se dit rien. On sait. Pas un échec, pas un triomphe, juste un retour. Notre fille joue dans la chambre qu'elle reconnaît à moitié, elle a sorti deux peluches sur trente. Le chat sort enfin du panier, fait trois pas, se rassied. Dans une heure on appellera le japonais en bas de la rue. Demain matin on ira marcher dans le 11e, simplement marcher, sans rien acheter.

C'est exactement ce qui nous manquait, et exactement ce qu'on avait laissé.

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